[titre provisoire -__-" je suis toute seule ce mois-ci ? Enfin hésitez pas à commenter ^^]
Au coeur des steppes glacées du nord du continent, il n'y a rien. Quelques villages minuscules écrasés par l'infinité d'un ciel toujours limpide, si petits que de loin, on confond les pauvres cabanes avec de gros rochers. Les voyageurs qui s'y aventurent sont systématiquement taxés de fous ou de désespérés. La vérité, c'est qu'ils sont sans doute un peu des deux...
En dehors de ces quelques îlots humains, le désert. Sur des kilomètres, des pierres qui roulent sous vos pieds, aucun autre chemin que celui que vous dictent les étoiles, qui ici semblent un peu plus proches. Une terre annihilant toute chose, toute volonté. Un tel vide que même la folie deviendrait folle, perdue au milieu de nul part. Rien ne résiste à une telle force de négation.
Pourtant, une femme erre dans ces contrées. Elle est toujours seule, et elle ne parle jamais. Personne ne sait qui elle est. Pour combler ce manque, ce mystère, des dizaines de légendes ont été inventées à son sujet, entreposées dans la bibliothèque poussiéreuse de la mémoire collective. Le plus souvent, on dit qu'elle est l'esprit de cet endroit de perdition, son âme, sa déesse protectrice. C'est pour ça que le désert ne l'engloutit pas, elle. Au contraire, il la protège, comme un mari jaloux, comme un enfant exclusif.
On vient de loin, très loin pour la rencontrer. On la trouve rarement en la cherchant, c'est elle qui choisit de venir à vous quand vous n'avez plus aucun espoir de la dénicher. Quand vous êtes à genoux, brisé par la puissance immatérielle et inexplicable qui rend ces terres redoutables, que vous êtes prêt à devenir à votre tour un misérable grain de poussière au sein de cette désolation inexorablement attirante, alors seulement elle s'approche.
Personne n'a jamais su la décrire, le vocabulaire semble se tarir subitement quand on cherche les mots pour dire ce qu'elle est. Ceux qui ont essayé sont restés planté devant leurs interlocuteurs – quelques curieux en mal de ragots – le regard perdu dans le vague, loin, très loin de ce que peut concevoir le commun des mortels.~~
« C'est idiot ! s'exclama Kristoven en repoussant l'énorme livre relié d'un cuir ayant mal vieilli. Et d'abord, pourquoi vont-ils tous voir cette femme ? »
Il s'attira aussitôt des regards courroucés de la part de l'ensemble des étudiants qui souhaitaient profiter du calme séculaire de la Bibliothèque Centrale. Qui était ce gringalet qui osait les déranger ? Avec ses cheveux courts, noirs, en bataille et son teint basané, il détonnait dans ces lieux. Gêné d'être ainsi dévisagé, et avec la légère impression d'être une gazelle au milieu d'un groupe de lions, il reprit en baissant d'un ton.
« Tu ne vas pas me faire croire que c'est ça ton histoire extraordinaire ? Ho, Vasko, tu m'écoutes ? »
Ce dernier repoussa une longue mèche blonde derrière son oreille, agacé. Il attira le livre à lui, caressa du bout du doigt de manière presque automatique la page encore ouverte avant de rabattre la couverture.
« Si tu avais lu jusqu'au bout, tu saurais de quoi je parle ! Si cette femme attire les foules, c'est parce qu'elle est capable d'effacer n'importe quel souvenir !
- Tu délires mon pauvre vieux... » soupira Kristoven.
C'était tout simplement ridicule. Son meilleur ami était quelqu'un d'intelligent, brillant même ! Il était vraiment obsédé par ce conte sans intérêt ? C'était à n'y rien comprendre. Il lui avait pourtant dit que passer autant de temps aux milieux des bouquins, ce n'était pas bon pour la santé mentale. Ces rats de bibliothèque, il ne les comprendrait jamais. Pourtant, il s'efforça de suivre la suite de l'exposé de Vasko, en quête d'une inespérée parcelle de lucidité.
« ... Tu ne te rends pas compte du potentiel de cette histoire, je crois. Essaie de faire marcher ton imagination pour une fois. Regarde. » Il fourra la main dans sa poche et en sorti une petite poignée de sable. « Pour elle, il suffit de rien, d'un souffle – là il joignit le geste à la parole – et tes souvenirs s'envolent pour se noyer dans l'oubli du désert. C'est fabuleux ! Personne n'a jamais su faire ça ! Même les plus grands Maîtres Mages sont incapables d'agir sur la mémoire humaine.
- Peut-être qu'ils n'ont jamais essayé parce que ça ne sert à rien...
- Ce que tu peux être décourageant ! Réfléchis un peu. Toi, par exemple, qu'est ce que tu voudrais oublier ?
- J'en sais rien. Le jour où je t'ai rencontré peut-être ? J'ai peur de devenir aussi dingue que toi à force ! consentit à répondre Kristoven avec un sourire.
- Idiot. »
Vasko se retenait de rire, et cela se voyait. Son ami en éprouva un immense soulagement. Le jeune homme pouvait être proprement effrayant quand il se passionnait pour des théories et autres découvertes toutes plus étranges les unes que les autres. Parfois, Kristoven avait peur qu'il parte en expédition lui-même sur un coup de tête et qu'il disparaisse à tout jamais dans la nature. Et que ferait-il là dehors, tout seul, lui qui savait à peine soulever une plume pour écrire ? L'image lui tira un nouveau sourire ironique que son acolyte ne remarqua pas. Il était reparti dans ses conjectures mais son air fanatique l'avait quitté.
« Tu pourrais... oublier qu'on est mortel ? Ce serait un stress en moins !
- Et je me jetterais du haut d'une fenêtre en pensant que les escaliers, c'est trop long. La belle affaire.
- D'accord, laisse tomber. Peut-être oublier toutes les vestes que t'ont mises des filles ? C'est plus dans tes préoccupations, ça.
- Tu n'y connais rien, c'est justement ça que fait l'expérience !
- Et si t'oubliais ton sale caractère de rabat-joie ?
- Là, c'est ce qui fait mon charme, très cher... » répliqua Kristoven avec un sourire séducteur.
Au final, ils passèrent l'après-midi à débattre de l'opportunité de se débarrasser de certains souvenirs. La conversation allant, Vasko continua à faire des propositions de plus en plus invraisemblables qui déclenchèrent quelques crises de fous rires de Kristoven, ce qui vexa fortement son interlocuteur. Jusqu'à ce que le brun se prenne à son tour au jeu, proposant entre autres de présenter cette belle jeune femme à Maître Alexander, histoire qu'il oublie le devoir que son élève avait en retard. Cependant, Vasko doutait un peu de la rentabilité de la démarche...
Sur le coup de dix-neuf heures, ce fut la bibliothécaire qui dut se résoudre à les chasser à coup de lourds soupirs et de regards insistants. Une fois dehors, en descendant le grand escalier qui les ramenait vers le monde réel, Kristoven lança en guise de conclusion :
« En fait, si jamais tu la croises, demande-lui de te faire oublier comment lire ! »